Publication – « Evaluation et enseignement supérieur »

« Évaluation et enseignement supérieur », dir. Marc Romainville, Rémi Goasdoué et Marc Vantourout, De Boeck, 366 pages, 38 euros.

« Si l’on souhaite réconcilier les acteurs de l’enseignement supérieur avec une évaluation trop souvent perçue aujourd’hui comme frénétique et intrusive, un certain nombre d’équilibres sont à réinventer au sein même des pratiques évaluatives », écrit Marc Romainville, professeur en sciences de l’éducation à l’université de Namur (Belgique), dans le chapitre conclusif de l’ouvrage « Évaluation et enseignement supérieur », publié en janvier 2013 (de Boeck). Cet ouvrage est issu du 23e colloque de l’Admee (Association pour le développement des méthodologies d’évaluation en éducation) qui s’est tenu à l’université Paris-Descartes en janvier 2011 (AEF n°143785, n°143836 et n°143704). Après avoir rappelé « combien l’évaluation est considérée comme suspecte aux yeux de beaucoup d’acteurs de l’enseignement supérieur », notamment en raison des « modalités » retenues pour les différentes évaluations (formalisées, normalisées et standardisées ; faites par de multiples acteurs extérieurs, parfois même des entreprises privées comme Thomas Reuter, Elsevier ou Science-metrix ; ayant un caractère de plus en plus public, avec l’apparition des palmarès et autres classements ; et avec des incidences de plus en plus lourdes sur les personnes, les départements et les établissements, notamment pour l’octroi de financements), le sociologue émet cinq préconisations visant à éviter le « divorce ».

« Trop d’évaluation tue l’évaluation. » La première est de trouver un juste équilibre entre « trop peu et trop d’évaluation instituée ». Il plaide en effet pour « l’évaluation instituée » qui a « l’avantage d’être plus transparente et plus démocratique » que l’évaluation « implicite » (réputation, « on-dit ») ou « spontanée » (réseaux, mandarins) et de « combattre l’arbitraire, le copinage et l’injustice ». Mais il met en garde contre le risque que cette évaluation formalisée ne devienne « néfaste » – « les acteurs impliqués dans une forme instituée d’évaluation se montrent rapidement épuisés par son technicisme et son formalisme » – et « illusoire » – l’évaluation ne peut jamais être objective et incontestable.

« La mesure ne fait pas l’évaluation. » Deuxième arbitrage préconisé par l’auteur : trouver un « meilleur équilibre entre la nécessité de recourir à des procédures standardisées de recueil d’information (…) et le respect de la complexité de la chose évaluée, ce qui suppose de conserver une place importante au débat, à l’argumentation et à l’appréciation qualitative ». Marc Romainville explique en effet que « la mesure (et encore moins le chiffre…) ne fait pas l’évaluation ». « La religion du chiffre ne serait rien d’autre qu’un refuge face à la peur de fonder clairement son jugement sur des valeurs dont on n’oserait plus se réclamer », écrit-il, reprenant une idée de l’historien Antoine Prost. Il en conclut que « l’évaluation de la recherche devrait sans doute en revenir davantage à l’avis argumenté de pairs sur le contenu même des recherches produites, tout comme l’évaluation des acquis des étudiants devrait sans doute abandonner l’illusoire échelle de notes sur 20 points ». Il ajoute qu’une dangereuse dérive de ce recours au seul chiffre serait de « renoncer à évaluer ce qui semble délicat à mesurer ».

« Évaluation sans valeur n’est que ruine de l’âme. » La troisième recommandation de l’auteur est de « replacer les valeurs au centre des pratiques d’évaluation ». Il précise en effet qu’ « aucune mesure et aucun indicateur ne sont neutres et qu’ils n’ont pas la capacité, à eux seuls, d’entraîner ‘objectivement’ un jugement et encore moins une décision ». « L’exigence de transparence ne devrait pas se réduire à la nécessité de rendre publique la démarche évaluative et de la décrire d’une manière à ce point précise qu’elle soit répétable. Cette exigence devrait aller jusqu’à l’explicitation argumentée des valeurs au nom desquelles la démarche est mise en oeuvre et de celles qui justifient le recours à telle ou telle modalité ou à tel ou tel critère. »

« S’assurer que l’évaluation est menée au service de l’amélioration. » Quatrièmement, l’auteur soutient qu’ « il n’est pas superflu de s’assurer que l’évaluation soit vraiment menée au service de l’amélioration des pratiques ». Marc Romainville regrette en effet que « dans les faits, la fonction de contrôle prend bien souvent le dessus et l’évaluation participe davantage à la reddition de comptes, la sanction, la disciplinarisation des comportements, la gestion administrative, voire à la différenciation du financement ». Pour lui, « l’équilibre est à chercher du côté d’un dosage acceptable entre le temps, l’énergie et les moyens consacrés à l’évaluation et ceux qui seront ultérieurement attribués aux procédures d’amélioration des pratiques (…) Pour tout euro investi dans le dispositif d’évaluation, un euro est-il aussi investi dans l’amélioration en termes d’aide apportée aux enseignants à l’interprétation des résultats et à la recherche de solutions pédagogiques ? Dans le cas contraire, tous les doutes sont permis. »

« L’évaluation suppose l’externalité mais ne doit pas échapper aux acteurs. » Enfin, l’auteur indique que « malgré l’intérêt de l’auto-évaluation, une part d’externalité est sans doute nécessaire à toute démarche d’évaluation ». « En même temps, l’évaluation ne produit ses effets que si les acteurs ne se sentent pas dépossédés de la maîtrise du processus », ajoute-t-il. « Dans une situation idéale, l’évaluation est initiée par les acteurs eux-mêmes et réalisée en collaboration avec eux, depuis la définition de la démarche et de ses étapes jusqu’à l’interprétation des résultats en passant par la détermination des critères. » Il pointe à ce titre du doigt des dérives comme le fait que certaines évaluations sont menées par des « personnes incompétentes dans le domaine », « externes au monde évalué », le processus étant même parfois monnayé dans le cas de l’évaluation de la recherche et des palmarès d’établissements. Il plaide aussi pour « une évaluation située et contextualisée » : « Par exemple, l’évaluation d’un établissement devrait être fondée sur une analyse serrée de son contexte, de ses objectifs et de ses contraintes spécifiques », ce qui n’est pas compatible avec une logique de classement, note Marc Romainville.

L’auteur conclut qu’il serait temps d’évaluer l’évaluation elle-même, se demandant si « les zélateurs de l’évaluation [ne] sont [pas] étrangement les premiers à l’esquiver » : « Ainsi, l’évaluation formative permet-elle vraiment aux étudiants d’améliorer leurs apprentissages et aux enseignants de jeter des ponts constructifs entre enseignement et évaluation ? (…) L’évaluation des programmes et des formations entraîne-t-elle leur amélioration continue ? L’évaluation des publications a-t-elle permis aux équipes et aux chercheurs de produire davantage de recherches de qualité ? Les établissements qui bénéficient d’une évaluation institutionnelle voient-ils augmenter l’efficacité de leur fonctionnement ? (…) » Telles sont quelques-unes des questions auxquelles il est « urgent » de répondre selon lui.

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